les Éditions Triptyque



Extrait

Big Bear, la révolte (roman, 2004, 230p., 18$, ISBN : 978-2-89031-495-2)
Jacques JULIEN

Big Bear, la révolte

Faiseur-d’Enclos n’était pas un Indien ordinaire. C’était le chef typique, tel qu’on se l’est représenté goulûment à partir de ses lectures d’enfant : grand, digne, réfléchi en paroles et en manières, visage cornélien à frapper en médaille encadré de deux tresses noir corbeau, immenses, jusque sous la taille, un certain air de courtoisie naturelle, une distinction bon sauvage qui impressionnait tout le monde. Le marquis de Lorne, c’est pour dire, alors gouverneur général du Canada, en avait été frappé. Et réciproquement, le chef, dit-on, du prestige et de la prestance du gendre de la Grande Mère Blanche. Bref.

Mais ici et maintenant, pas impressionné du tout, l’Indien. « La journée, Crozier, est jeune. Asseyons-nous. Allumons une pipe, grillons une cigarette. Peut-être, fumée faisant, pourras-tu m’expliquer plus avant pourquoi Kaweechetwaymot, mon frère que j’estime beaucoup, un jeune brave doit être arrêté par tes constables, au battant son plein de la fête, donné ainsi en spectacle humiliant à la bande de ses frères? Quel mal a-t-il fait subir à la bonne Grande Mère Blanche dans sa demande d’avoir de la nourriture pour l’un de ses enfants malade? »

On se démonte de ses grands chevaux, on s’assoit, on fume et on palabre. Îlot de calme au milieu du charivari de la danse. Le chef livrerait le guerrier récalcitrant si la police consentait à tenir son procès sur la réserve, plutôt qu’au fort Battleford. Qu’il serait d’accord, disait Crozier, mais qu’il choisirait l’endroit.

Marché conclu donc. Shakons-nous la main. Par devant. Par derrière, Crozier envoie un courrier au fort Battleford. « Inspecteur W.D. Antrobus, venez au plus vite avec tous les hommes disponibles. » Puis, le militaire se déplace sur la réserve du chef Petit-Pin, à quelque sept milles à l’ouest. Lui et ses hommes y ont chargé quatre wagons à boeufs de provisions pris aux magasins du gouvernement et les ont apportées à leur campement. C’est au moins ça que les Indiens ne prendront pas ou ne pilleront pas.

Et puis, il fut question de donner suite au marché en question. Nouveaux paramètres. Mauvais timing pour l’arrestation et le jugement de Kaweechetwaymot. La danse de la soif avait amené bien du monde à la réserve de Faiseurd’Enclos. Le jeune Cri des plaines, de la bande de Gros-Ours, ne voulait pas se rendre et ainsi perdre la face devant sa parenté et ses amis. Quelques-uns des guerriers ne demandaient pas mieux que d’en découdre. Ce serait la vraie fête! Les Gaulois et les Romains. Faiseur-d’Enclos, qui avait une tête sur les épaules, est allé offrir à Crozier de se rendre, lui, à la place du fauteur de troubles. Crozier, bien sûr, a refusé net. C’est lui que je veux, c’est lui que je prendrai. Parole historique. Notée. Bien. Disposez.

(p. 44-45)