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Tableaux maudits


Extrait de Tableaux maudits (roman, 173 p., ISBN 2-89031-603-4)
de Philippe BENSIMON, finaliste au Prix des Cinq continents de la Francophonie 2008

Sans un mot de plus devant ce faux qui dès demain matin retournera entre les mains de son propriétaire, je quittai le labo. Dehors, les magasins étaient tous illuminés. Ce qui n’empêchait pas la pluie de tomber. J’avais un peu l’impression d’être l’avocat d’un mort. L’avocat de Bernard Buffet. Devant ce squelette trop content d’être vivant, j’éprouvais un profond malaise. Même si les faux ont toujours ce petit quelque chose de trop, celui-là m’apparaissait d’un tout nouveau genre, un faux beaucoup plus dangereux que les autres. Je m’en voulais d’être incapable d’en découvrir seul tout le caractère mensonger. Que ne donnerais-je pas pour éviter le doute? Pourquoi ce vingt-cinquième tableau? Aurait-il pu le peindre en dehors du temps pour reprendre sa série presque deux décennies plus tard? C’est presque impensable. Buffet souffrait de cette longue maladie, mais ne pressentait pas encore la mort, en tous les cas, pas celle qui l’a poussé à peindre ses dernières toiles. Cela n’a aucun sens et la pâte est encore trop fraîche. Mais cela ne tient pas non plus la route. Les huiles durcissent sur le dessus, mais en dessous, elles mettent en moyenne plus d’un demi-siècle à sécher.

N’ayant pas accès aux livres des acheteurs et autres prête-noms, j’essayais de rejoindre Goudreault, l’ami dévoué de Bernard Buffet, avant d’être celui qui, depuis 1949, promouvait son œuvre corps et âme. Mais peu de chance d’obtenir la moindre réponse à une heure aussi tardive. Je lui laissai quand même le message de me rappeler le plus tôt possible.

Chaque tableau faisant référence à la personnalité de celui qui l’a créé, il va me falloir encore et encore chercher sans me fier aux débordements hagiographiques des livres tout en couleurs. Des bibles contentées d’erreurs à force d’être crayonnées par des athées. La peinture exige de solides connaissances, mais également le vide lorsqu’on la contemple pour ne pas être influencé par le mot des autres. Au commencement, car il y a toujours un commencement, assis dans son atelier, le peintre fait face à la toile. Dialogue de sourds, ils se toisent tous deux des jours et des jours durant. Un pas en avant, un pas en arrière. L’un à la poursuite d’une forme qui n’existe pas encore et l’autre tentant désespérément de s’extirper du néant pour fuir celui qui cherche tant à le créer. Ils s’aiment, se détestent, s’embrassent à coups de pinceaux pour finalement se séparer à jamais. Pour quelques-uns d’entre eux, la gloire éphémère, le temps d’une mode et puis l’oubli. Trois siècles pour les immortels. Après, et bien après, tout dépendra de leur état de conservation. Reste à savoir si c’est la même main qui, hier encore, hésitait en pleurant de ne plus pouvoir créer...

Les phares se reflétaient sur les pavés huileux. Un parapluie traversait la rue en courant. Aux étages supérieurs, les lumières s’éteignaient une à une. La fraîcheur envahissait la pièce. J’avais froid. Le téléphone sonna. C’était Rone! Je ne pensais vraiment pas que lui aussi travaillait si tard le soir.

— Si tu veux aller vite, demande à Goudreault deux ou trois tableaux pour comparer le mouvement. En le mémorisant, cela nous sauvera peut-être du temps!

— Je n’ai pas réussi à le joindre.

— Et Lafargues, il pourrait peut-être nous aider?

— Surtout pas lui. Il a eu des tas d’emmerdes avec le Courtauld, le fisc, enfin, quelque chose dans le genre. Le type avec qui il vaut mieux ne jamais avoir à faire.

— Bon, j’ai quand même pu déceler quelques traits beaucoup trop appliqués pour être naturels, mais il me faudrait absolument pouvoir les comparer sinon nous n’obtiendrons rien.

Milchner crut bon d’ajouter :

— Avec tous ces peintres modernes, ce n’est pas comme trouver du blanc de titane sur une toile du XVIe, si tu vois ce que...

— Je vois ce que tu veux dire et ça te fait rire! Moi, ça m’inquiète, surtout que ce tableau n’est certainement pas tout seul, qu’il a peut-être une famille, des petits cousins éloignés ici et là, qui sait...

Je raccrochai. Je me sentais très fatigué, incapable de trouver le sommeil. J’aurais tellement voulu pourtant, mais il y avait toutes ces images qui me taraudaient l’esprit, les gnomes, la fillette, l’infirmière. Ce n’était pas de simples cauchemars. Il y avait plus que cela. La nuit tombait pleine d’humidité, l’air était lourd. Cette nuit, en allant courir, j’éviterai de longer les berges.



[...à suivre]
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